Qui peut couper notre réseau ? La diversité réelle de nos transitaires

Publié le 19 octobre 2026 — Retour d'expérience, réseau et dépendances

Schéma : AS206014 relié à trois transitaires et deux partenaires ; IELO est lui-même client d'Arelion et de Cogent, et IPSET passe surtout par IELO

En bref. Trois transitaires et deux partenaires, sur le papier, c'est cinq chemins. En pratique, IELO achète du transit à Arelion et à Cogent, IPSET passe surtout par IELO, et Worldline Communication a les mêmes transitaires que nous. La diversité réelle est plus faible que le compte des contrats.

Ce qu'on en retient. Une redondance se mesure au graphe des dépendances, pas au nombre de fournisseurs.

Qui a le doigt sur le bouton OFF ?

Mi-octobre 2026, l'armée ukrainienne a perdu l'usage normal de Starshield, la version militaire de Starlink, sans préavis. Et personne ne revendique la décision : Elon Musk la renvoie au gouvernement américain et, en dernier ressort, au président (CNBC, 15 octobre) ; le 18, le secrétaire d'État Marco Rubio déclare que l'Ukraine n'a pas accès à Starshield et que la suite est « en discussion » (Al Jazeera, 18 octobre).

La Bourse a aussitôt parié sur l'alternative européenne : le titre Eutelsat, qui exploite OneWeb, a bondi, rechuté puis rebondi en trois séances (CNBC, 16 octobre). Mais une constellation plus petite et des terminaux incompatibles font un plan B partiel, pas un remplaçant. Et un plan B se prépare avant la panne, pas pendant.

La vraie question n'est donc pas « combien de fournisseurs ? », mais « qui peut me couper, et qu'est-ce qui reste si ça arrive ? ». Nous nous la sommes posée pour notre propre réseau, avec des données que n'importe qui peut vérifier.

Ce que disent les contrats : cinq chemins

Un transitaire est un opérateur qui, contre paiement, nous donne accès à tout Internet : il nous transmet la full view, la liste complète des routes vers tous les réseaux du monde, et annonce nos adresses au reste d'Internet. Avoir plusieurs transitaires, c'est pouvoir perdre l'un d'eux sans disparaître.

Pour le réseau AS206014 de RDEM Systems, la liste est publique, dans l'objet aut-num publié au RIPE : 3 transitaires (Cogent, Arelion, IELO) et 2 partenaires d'interconnexion (Worldline Communication, IPSET).

S'y ajoutent les cinq points d'échange où nous échangeons du trafic directement avec d'autres réseaux (France-IX, HopUS, DE-CIX Frankfurt, AMS-IX, LINX à Londres), et une présence dans trois datacenters Equinix d'Île-de-France : PA3 à Saint-Denis, PA4 à Pantin et PA5 à Aubervilliers. Sur le papier, c'est une belle diversité.

Ce que dit le graphe : qui achète à qui

La plupart des opérateurs publient eux aussi leurs amonts. Il suffit de remonter d'un cran pour voir que nos cinq chemins ne sont pas indépendants.

  • IELO est client d'Arelion et de Cogent. Les deux figurent parmi les amonts qu'IELO déclare dans son propre objet aut-num. Deux de nos transitaires sont donc aussi les fournisseurs du troisième.
  • IPSET passe surtout par IELO. IPSET déclare deux amonts, IELO et AS30781 (aut-num d'IPSET), et sur RIPEstat IELO y est près de trois fois plus visible que l'autre.
  • Worldline Communication a les mêmes transitaires que nous : Cogent, Arelion et IELO (aut-num de Worldline Communication). Un partenaire qui dépend des mêmes opérateurs n'ajoute pas de chemin vraiment nouveau.
  • IELO est de loin notre amont le plus visible. Vu de l'extérieur, sur RIPEstat, il apparaît plus de trois fois plus souvent que Cogent ou Arelion devant AS206014. Et la majeure partie de nos peerings passe par le backbone IELO.

Relevés RIPE et RIPEstat du 19 octobre 2026. Les amonts d'un réseau changent ; RIPEstat mesure la visibilité des chemins observés, pas le volume de trafic.

Si IELO tombe : ce qui reste

IELO est donc un acteur majeur de notre réseau. Mais « IELO tombe » recouvre deux pannes très différentes.

  • Seule la session BGP avec IELO tombe. Nous perdons son transit, mais pas les points d'échange : tous, sauf HopUS, sont collectés par IELO et nous arrivent par des pseudowires transportés sur son réseau. Tant que le plan de contrôle d'IELO reste intact, ces circuits continuent de fonctionner, et nos peerings avec eux.
  • Le réseau IELO tombe en entier. Il nous reste Cogent et Arelion en transit direct, et le point d'échange HopUS, présent dans la même suite que nous. L'interconnexion avec Worldline survit aussi, mais n'ajoute pas de chemin : ses accès Cogent et Arelion sont livrés par les mêmes ports que les nôtres, avec le même chemin d'AS. C'est moins de chemins, mais assez pour joindre tout Internet.

Dans les deux cas, IPSET, qui passe surtout par IELO, est le partenaire le plus touché. Nos règles d'échange sont décrites dans notre politique de peering.

Pourquoi c'est un risque assumé

La redondance parfaite n'existe pas, et elle a un coût.

Si IELO pèse autant chez nous, c'est un choix : c'est un très bon partenaire, et nous lui faisons confiance. Au point de lui confier aussi la collecte de tous nos points d'échange, sauf HopUS.

Nous gardons ce choix parce que nous le connaissons. Une dépendance qu'on connaît et qu'on assume vaut mieux que celle qu'on découvre le jour de la coupure.

Comment vérifier vos propres fournisseurs

Pas besoin d'être opérateur pour faire ce travail : les données sont publiques.

  1. Trouver le numéro d'AS de votre hébergeur ou de votre opérateur. Une recherche par nom sur PeeringDB ou sur bgp.he.net le donne en quelques secondes (le nôtre : fiche PeeringDB d'AS206014).
  2. Regarder ses amonts, sur RIPEstat ou bgp.he.net : qui apparaît devant lui dans les chemins observés.
  3. Monter d'un cran : de qui dépend-il, lui ? Deux fournisseurs qui achètent au même troisième ne font pas deux chemins.
  4. Sortir du réseau : la même question vaut pour le fournisseur d'identité, le DNS, le registrar de vos domaines et l'hébergeur de vos sauvegardes.

Ce qu'on en retient pour un PRA

  1. Compter les dépendances, pas les contrats. Trois fournisseurs qui partagent un amont ne protègent pas de la perte de cet amont.
  2. Les données publiques suffisent pour une première carte. RIPE, PeeringDB et RIPEstat montrent qui dépend de qui, sans rien demander à personne.
  3. Écrire la dépendance assumée dans le PRA, avec ce qui reste si elle tombe. Une dépendance assumée mais non écrite est une dépendance oubliée.
  4. Savoir ce qui se passe quand le fournisseur principal tombe. Nous l'avons vécu : la panne d'un routeur IELO à PA3 nous a fait perdre ce transit, et le trafic a basculé sur nos autres transitaires. Nous avons aussi vécu des pertes de peering, et le reroutage a fonctionné. Une panne réelle en dit plus long qu'un schéma ; encore faut-il en écrire le constat dans le PRA.
  5. Un même défaut, deux échelles. Un bâtiment qui porte deux rôles, un opérateur qui en porte trois : c'est ce que nous racontons aussi avec l'incendie d'un site cœur de réseau municipal.

Pour passer de la carte au plan, voici comment cartographier ses dépendances dans un plan de reprise d'activité.

Pour aller plus loin

Savez-vous qui peut couper vos services critiques ?

On cartographie vos fournisseurs et leurs propres dépendances (réseau, DNS, identité, sauvegardes), on repère les points de défaillance communs, et on écrit ce qui reste si l'un d'eux tombe.

01 77 62 42 42